La conscience de Zeno

Pendant de longues années, autant que dura notre jeunesse, nous nous tînmes sur la plus grande réserve et ne fîmes jamais allusion au passé. L'autre jour, elle me demanda à brûle-pourpoint, et son visage encadré de cheveux gris se colorait d'une rougeur juvénile :
– Pourquoi m'avez-vous quittée?
Je fus sincère car je n’eus pas le temps nécessaire pour fabriquer un mensonge :
– Je ne sais plus... mais j'ignore aussi tant d’autres choses de ma propre vie.
– Moi, je regrette, dit-elle. (Et déjà je m'inclinais à cette promesse de compliment.) Il me semble que vous devenez très drôle en vieillissant.

Un des chefs-d’œuvre de la littérature du XXe siècle.